vendredi 12 janvier 2018

La grande roue


La grande roue de Diane Peylin aux Editions Les Escales


La grande roue est un roman choral qui met en scène quatre personnages principaux.

Emma est une jeune femme qui se sent transparente. Ses parents ne se sont jamais occupé d’elle, elle ne semble pas compter pour eux. En été 1986, elle rencontre Marc au pied d’une grande roue. L’homme l’aborde et Emma est immédiatement sous son charme. N’attendant plus rien de sa vie de famille, elle fait ses bagages et part vivre avec lui. Elle vit un véritable conte de fées. Marc est bel homme, charismatique, il ne sait pas quoi faire pour lui faire plaisir et lui montrer qu’il l’aime. Il l’appelle sa « poupée ». Emma est tellement amoureuse qu’elle ne se rend pas compte que le prince charmant peut parfois cacher un ogre.

Tess erre sans but dans les rues. Elle semble désorientée. Les autres passants l’évitent. Elle ne sait même plus qui elle est.

« Tess ne reconnait rien ici. Ni le nom des rues, ni les bars, ni les visages. Dans la nuit, tout est un peu vaporeux. Aveuglée par les néons qui déchirent la pénombre, la belle à la robe rouge poursuit son errance au milieu de la foule. Elle a l’impression de marcher à contre-sens mais sur le trottoir il n’y a pas de sens. Les gens vont et viennent dans un désordre minuté, d’un point A à un point B. Comme si tout était là, dans ce point A et ce point B. Tess sent sa gorge se serrer. Une question lui bloque la trachée. Une question épaisse, lourde et indigeste, entraînant un tourbillon de questions.
Que fait-on lorsqu’on n’a que le point A ? Que le point B ? Ou ni le point A, ni le point B ? »

David roule sur une route de montagne. Il se rend vers son nouveau travail, vers sa nouvelle vie. La tempête de neige rend la conduite difficile, David se sent fiévreux, sa vue se trouble, il est sujet à des vertiges. David est inquiet. Deviendrait-il fou. Il ne reconnaît plus son corps qui semble changer d’aspect, se métamorphoser. Il sait qu’il s’appelle David Bresson mais même de cela, il n’est pas complètement sûr.

Nathan est assis face au commissaire Field. Comme régulièrement depuis des années il a été convoqué. Le lecteur ne sait pas pourquoi. La raison de cette convocation tient à une affaire non résolue qui tient particulièrement à cœur au commissaire, qui le touche personnellement.

Comme les personnages de Diane Peylin, en quête de leur identité, j’ai été trimbalé tout au long de l’histoire. Comme eux je me suis retrouvé dans une ambiance de fête foraine, dérangeante, à la David Lynch. Comme Tess dans son labyrinthe urbain, comme David qui semble enfermé dans un palais de miroirs déformants, j’ai été déstabilisé par la construction diabolique de ce superbe roman. Peu à peu les pièces du puzzle se mettent en place, petit à petit, Diane Peylin distille son passionnant venin.


J’avais découvert la plume de Diane Peylin avec Même les pêcheurs ont le mal de mer qui avait été un de mes coups de cœur de l’année dernière. J’attendais donc avec une impatience mêlée d’appréhension ce nouveau roman. Vous l’aurez compris, j’ai été tout aussi séduit par La grande roue. Tant par sa construction que par la plume de l’auteur. Un style qui nous fait ressentir à la perfection la confusion, les émotions de ses personnages. La grande roue est mon premier coup de cœur de cette nouvelle année.

mercredi 10 janvier 2018

Faux départ



Faux départ de Marion Messina aux éditions Le Dilettante


Aurélie est fille d’ouvriers à Grenoble. Le bac en poche, elle veut poursuivre ses études. Surtout ne pas mener la même vie que ses parents qui ont toujours tiré le diable par la queue. Elle a d’autres aspirations. Elle s’inscrit en fac de droit plus pour les débouchés qu’offre cette filière que par goût.

« Si elle était née dans une autre CSP elle aurait poursuivi des études littéraires, mais elle avait choisi le droit pour rassurer ses vieux. Il y avait des débouchés lui disaient-ils, tout fiers de montrer leur connaissance du marché du travail. Elle avait déjà un crédit sur le dos pour financer son permis de conduire. Elle s’ennuyait terriblement. Au code, en cours, dans les soirées étudiantes où elle se forçait à aller pour se socialiser, avec ses voisins d’amphi, en séances de travaux dirigés, au milieu de ses parents, dans les transports en commun, dans les centres commerciaux. Elle avait dix-huit ans. »

Pour financer ses études, Aurélie trouve un petit boulot dans une entreprise de nettoyage en charge de la résidence universitaire. C’est là qu’elle rencontre Alejandro, un étudiant colombien venu terminer des études littéraires en France. La jeune fille tombe amoureuse du jeune sud-américain. Ils entretiennent une relation déséquilibrée. Pour lui, Aurélie est un passe-temps agréable mais il fuit tout type d’engagement.

« Cela faisait déjà quelques semaines qu’elle passait chez lui, uniquement pour faire l’amour. Ils ne parlaient que très peu, par pudeur et joie de ne pas avoir à faire semblant de mener des discussions de courtoisie. Les relations entre individus étaient toujours intéressées. Pour combler un vide, passer le temps ou faire l’amour. Nul besoin de parler si les personnes partagent le même objectif. »

Faux départ nous décrit la vie de ces deux étudiants précaires, insistant sur toutes leurs galères de manière radiographique. Les petits boulots, la séparation, la vie difficile à Paris, les soucis de logement, la précarité du monde du travail en début de carrière, rien ne nous est épargné.


Malgré un style vif très prometteur, ce roman ne m’a pas convaincu. Trop de pessimisme, nuit au propos, le rendant presque caricatural. Ce qui m’a manqué dans ce livre, ce sont les émotions. Les personnages semblent subir les situations passivement, sans réaction, j’ai eu beaucoup de mal à ressentir de l’empathie pour eux, à m’identifier à eux. Je suis resté au bord du chemin.

dimanche 31 décembre 2017

Et soudain, la liberté


Et soudain, la liberté d’Evelyne Pisier et Caroline Laurent aux éditions Les Escales



En recevant le manuscrit d’Evelyne Pisier, Caroline Laurent ne se doutait probablement pas de l’aventure qui l’attendait. La lecture de l’histoire d’Evelyne et de sa mère est un véritable bouleversement pour l’éditrice. Très vite les deux femmes se rencontrent et naît entre elles une amitié malgré leur différence d’âge. L’éditrice conseille à son auteur de transformer sa biographie en roman.

« Évelyne voulait raconter l’histoire de sa mère, et à travers elle, la sienne. Une histoire fascinante qui couvrait soixante ans de vie politique, de combats, d’amour et de drames – le portrait d’une certaine France aussi, celle des colonies et des révolutions, de la libération des femmes. Son texte oscillait encore entre le témoignage et le récit autobiographique. Nous étions toutes deux d’accord : il fallait en faire un roman. Non pas chercher l’exactitude biographique mais la vérité romanesque d’un destin. S’autoriser à changer les noms, laisser respirer l’imaginaire, explorer les sentiments profonds. Faire œuvre universelle. Évelyne battait des mains. Ensemble nous y arriverions. »

Évelyne/Lucie naît en Indochine, son père André y est administrateur colonial. Elle va grandir entre cet homme charismatique et autoritaire, ce « héros » maurrassien et pétainiste et sa mère, Mona, belle, femme solaire, dévouée à son mari. Ensuite il y a la rencontre avec une bibliothécaire et un livre : Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, il fera prendre conscience à Mona que sa vie n’est faite que de renoncements et de soumission.

De l’Indochine à La Nouvelle Calédonie, de Paris à La Havane, nous assistons à la libération de Mona et d’Évelyne/Lucie. Toutes deux vont plonger à corps perdu dans le combat pour la libération de la femme (contraception, avortement). Elles sont de toutes les luttes pour la liberté, d’abord celle de la femme, ensuite celle des peuples colonisés.

Et soudain, la liberté est un roman dans lequel nous sommes les témoins d’une période riche en bouleversements sociaux et politiques. Ces changements nous les suivons à travers les yeux et les actes de Mona et de sa fille. Ce texte plein de souffle m’a passionné de bout en bout. Mais ce qui rend ce livre encore plus original, plus fort, plus touchant, ce sont les circonstances de sa naissance : le décès de son auteur en cours d’écriture, la profonde amitié née autour de ce texte entre l’écrivaine et son éditrice, le passage de relai entre Évelyne Pisier et Caroline Laurent. Malgré ses doutes légitimes à parvenir à donner à son amie le livre qu’elle souhaitait, Caroline Laurent a réussi un véritable tour de force.

Ce livre restera pour moi l’une des plus belles lectures de cette année 2017. Je vous le recommande vivement.

« « L’ineptie consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame » disait ce bon vieux Flaubert. Conclure, ce sera suspendre notre dialogue. L’arrêter peut-être. Je ne veux pas. Bien sûr, il y aura d’autres manières de bavarder ensemble, mais celle-là, conversation de texte à texte, de manuscrit à manuscrit, comme de peau à peau, me convenait bien. Je vais avoir un peu froid sans toi. Et l’été qui avance.
   Je ne saurai pas finir. C’est la vie qui finit pour nous. Simplement, les derniers mots que tu m’avais écrits, « Merci Caroline, amie chérie », je te les retourne avec gratitude, chagrin, joie, stupéfaction, je te les retourne avec un amour qui me dépasse mais que j’accepte et reçois pleinement.

  Merci Évelyne, amie chérie. »