vendredi 9 février 2018

Le cas singulier de Benjamin T.



Le cas singulier de Benjamin T. de Catherine Rolland aux éditions Les Escales

C’est une bien étrange histoire, en effet, que celle à laquelle nous convie Catherine Rolland

Benjamin est ambulancier à Lyon. Le moins que l’on puisse dire, est qu’il a connu des jours meilleurs. Le sort semble s’acharner contre lui. Sa femme l’a quitté pour son patron et son adolescent de fils ne veut plus le voir. Et comme si tout cela ne suffisait pas, son épilepsie qui s’était calmée depuis l’enfance se rappelle à son bon souvenir mettant en danger sa carrière. Heureusement qu’il peut compter sur le soutien inconditionnel de son collègue et meilleur ami, David

Les crises de Benjamin se font de plus en plus fréquentes et intenses. Pour pouvoir conserver son emploi, il consent à participer à un essai thérapeutique. Hélas, la situation s’aggrave encore. Lorsqu’il subit ses attaques de grand mal, il se retrouve sur le plateau des Glières dans la peau d’un résistant pendant la seconde guerre mondiale. Les deux existences de Benjamin se télescopent, il est tour à tour le Benjamin ambulancier, loser magnifique et lâche,  puis le Benjamin courageux, patriote, idéaliste. Il mène deux vies distinctes avec leurs souvenirs propres. Benjamin pourra-t-il chosir laquelle il veut mener ? Quelles seront les conséquences de son choix ?

« Peut-être que je déprimais. Peut-être que c’était la signification de ces rêves récurrents, où je me voyais en soldat, en héros, triomphant de l’ennemi au péril de ma vie alors qu’en réalité, je n’étais même pas capable de me faire respecter de mon fils, de m’opposer à ma femme ou au moins de casser la gueule à son amant. (…)
  - Au nom du Christ, qu’est-ce qui t’a pris ?
  Avant que j’aie eu le temps de réagir, des mains solides m’empoignèrent sous les aisselles et me tirèrent violemment en arrière. D’instinct, je contractai les muscles de mon dos, m’attendant à heurter de plein fouet le dossier du banc, persuadé qu’un voyou m’agressait pour me voler mes cigarettes. Bien que d’apparence tranquille, le quartier était réputé pour les toxicomanes qu’on y croisait régulièrement, sans doute à cause de la proximité des services d’urgence.
  En réflexe, je me débattis, prenant progressivement conscience que mon dos n’avait cogné sur aucun obstacle, et que le sol où l’inconnu me hâlait sans douceur était recouvert de neige. Une douceur lancinante me déchirait le ventre.
- Il faut se replier ! Les hommes ne tiendront pas longtemps ! »

Avec Le cas singulier de Benjamin T. , Catherine Rolland nous offre une histoire à la frontière des genres entre roman fantastique, historique et psychologique. Tout au long de cette aventure riche en rebondissements, j’ai voyagé dans l’espace et le temps sur les pas de Benjamin, je me suis interrogé sur mes choix de vie. Le confort est-il préférable à la poursuite d’un idéal, même s’il faut prendre des risques pour le réaliser ? Après La solitude du pianiste et Sans lui, Catherine Rolland confirme ses talents de conteuse. Elle a l’art de captiver son lecteur et de le manipuler à sa guise. Les aventures de Benjamin m’ont happé, me faisant passer une nuit blanche pour  en connaître le dénouement.

 Ayant découvert ce texte alors qu’il n’était qu’un manuscrit, je suis ravi et fier qu’il soit publié par une si belle maison.



Originaire de la région lyonnaise et installée en Suisse, Catherine Rolland partage son temps entre sa famille, son métier de médecin urgentiste et l’écriture. Le cas singulier de Benjamin T. est son cinquième roman. Auparavant, elle avait publié :

Aux éditions Les passionnés de bouquins :

Ceux d’en haut
Après l’estive

Aux éditions Mon village :

mercredi 7 février 2018

S'aimer enfin !


S’aimer enfin ! du Dr Christophe Fauré aux éditions Albin Michel


S’aimer enfin ! En voilà un beau titre ! Tout un programme ! Mais est-ce si facile ? Nous sommes tous des êtres avec nos qualités et nos failles, notre vécu fait de réussites et d’échecs. S’aimer soi-même se travaille, c’est une formidable quête qui nous est proposée dans ce livre. C’est un chemin ardu comme le confirme le sous-titre de cet ouvrage : un chemin initiatique pour retrouver l’essentiel.

Le Dr Fauré est psychiatre, spécialiste du deuil et de l’accompagnement des mourants en soins palliatifs. Dans sa vie, il a connu une période difficile où noyé dans sa course à l’aide d’autrui, il s’était oublié. Cette fuite en avant était un masque sur ses failles. La psychologie ne suffisant pas à redonner un sens à sa vie, il choisit de faire une retraite dans un temple bouddhiste dans le Périgord. L’effet se révélant bénéfique au-delà de ses espérances il décide de prononcer ses vœux et de devenir moine.

Durant son parcours, épaulé par des maîtres, il va, par la méditation, la prière, l’étude, se détacher petit à petit de tout ce qui perturbe, de tout ce qui freine pour aller à l’essentiel, la paix intérieure. Pourtant, cela ne lui suffit pas, il veut continuer à pratiquer la médecine. Lors d’un pèlerinage en Inde, il prendra la décision de continuer son éveil spirituel tout en soignant ses patients.

Ce chemin de vie, le Dr Fauré nous le propose pour nous aider à réfléchir sur nos existences, à les remettre en question comme il l’a fait. En cela, la deuxième partie du livre Ce que j’ai appris, m’a bouleversé, ébranlé et incité à me poser les bonnes questions. Elle consiste en quatre enseignements : Nous seuls pouvons choisir ce que nous faisons de notre vie, Le bonheur n’est pas le fruit du hasard mais le résultat d’une vie fondée sur l’union de la sagesse et de la compassion, La paix qu’on se donne à soi- même n’a de sens que si on l’offre en retour et La mort est le bienveillant phare de notre vie.

Par ces préceptes, le Dr Fauré nous invite à instiller la spiritualité dans nos vies. Pas forcément la spiritualité religieuse, mais celle qui nous conduit à rechercher la paix intérieure. Ce livre m’a interrogé sur divers aspects de ma vie, m’a fait prendre conscience qu’il faut se faire confiance et travailler à réaliser ses aspirations.


« Si les boussoles qui vous sont proposées ne vous conviennent pas, jetez-les aux orties et partez à la recherche de ce que vous sentez être le plus juste pour vous. Il n’y a pas de quête plus significative. Trouvez vos propres boussoles ! »

« Si la peur est le plus grand frein dans notre liberté à choisir nos vies, la sagesse est notre plus grand allié. La sagesse implique un temps de réflexion pour mesurer la justesse de ce que l’on souhaite entreprendre. »

« On peut réellement mourir avant d’être mort, quand on renonce à vivre sa vie, quand on ne fait aucun effort pour lui donner un sens. »

Cet ouvrage est un formidable outil qui pousse à avoir cette volonté, cette force d’apprendre à se connaître, à se regarder en face avec exigence et compassion afin de faire les bons choix en accord avec notre nature profonde. C’est un travail difficile mais passionnant, mais au bout du compte n’est-il pas plus facile de vivre avec ce Soi que nous avons appris à connaître et à aimer ? Un livre important qui restera sur ma table de chevet.

Le Dr Christophe Fauré est psychiatre et psychothérapeute, spécialisé dans l’accompagnement des Ruptures de Vie : deuil, maladie grave et fin de vie, séquelles post-traumatiques, divorce, transition du milieu de vie. Il a publié de nombreux ouvrages aux éditions Albin Michel dont :

Accompagner un proche en fin de vie
Vivre le deuil au jour le jour
Vivre ensemble la maladie d’un proche
Maintenant ou jamais !
Comment t’aimer, toi et tes enfants ?
Est-ce que tu m’aimes encore ?


mardi 6 février 2018

Une longue impatience


Une longue impatience de Gaëlle Josse aux éditions Notabilia

Anne est morte d’inquiétude. Son fils, Louis n’est pas rentré et la nuit tombe. Il ne rentrera pas ce soir, ni le soir d’après.

Nous sommes dans les années 50 en Bretagne. Après avoir vécu deux ans seule avec son fils, suite à la disparition de son mari en mer, Anne cède aux avances d’Etienne, le pharmacien, qui l’aimait depuis l’enfance. Ils se marient. Etienne accueille Louis. Deux autres enfants naissent de cette union et le comportement du mari change vis-à-vis de son beau- fils. Un soir, Etienne corrige Louis à coups de ceinture. Le lendemain Louis ne rentre pas.

Commence alors pour Anne une interminable attente. Elle cherche son fils partout.

« Je le cherche comme n’importe quelle mère cherche son enfant et ne cessera d’errer, de renifler toutes les traces possibles comme un animal. J’ignorais abriter en moi, au creux de mon corps de mère, autant de place, autant de replis, d’interstices que la douleur pouvait irriguer d’un flux sans fin. »

Anne apprend que son fils s’est engagé sur un cargo malgré ses seize ans. Tous les matins elle se rend sur la côte pour guetter un éventuel retour. Par tous les temps on peut la trouver, là, scrutant l’horizon. Ce n’est plus qu’une moitié de mère, qu’une moitié de femme. Elle ne rentre que pour accomplir ses tâches, préparer les repas, s’occuper de ses deux autres enfants. Comme Pénélope guettant le retour d’Ulysse, sa vie ne devient qu’attente. Elle écrit à son fils lui promettant pour son retour un festin digne de celui du fils prodigue dans la Bible. Elle s’accroche à l’espoir du revoir Louis.

« Je m’invente des ancres pour rester amarrée à la vie, pour ne pas être emportée par le vent mauvais, je m’invente des poids pour tenir au sol et ne pas m’envoler, pour ne pas fondre, me dissoudre, me perdre. Toutes ces choses ténues, dérisoires, je m’y accroche pour repousser le prénom qui cogne à mes tempes, à mon cœur, à tout mon corps, pour tenir à distance ce halo d’ombre qu’il agite autour de moi. J’invente tout ça pour me protéger de la houle qui arrive en traître, de côté, qui donne de la gîte à ma pauvre embarcation. Et ma tête tourne, ivre de tant d’absence, de mon Louis volatilisé, disparu, perdu. Et rien, jamais rien pour me rassurer, pour m’aider à accélérer le passage des jours, à escalader les nuits, à compter les mois, les années, les siècles, l’éternité. Rien pour m’aider à ne pas perdre pied, pour résister au champ magnétique du Trou du diable et de toutes les sirènes de brume. Et chaque jour je retourne sur le chemin. »

Avec ce nouveau roman, poignant, puissant, Gaëlle Josse m’a une fois de plus subjugué. Son personnage de mère déchirée, dévastée mais toujours debout m’a bouleversé. Il est porté par la plume pleine de force et de sensibilité de l’auteure. Des phrases rythmées, musicales qu’on se prend à lire à voix haute. Anne restera gravée dans ma mémoire. Je ne peux que vous recommander cet énorme coup de cœur.

Gaëlle Josse est rédactrice de site internet et organise des ateliers d’écoute musicale et d’écriture pour adultes et adolescents. Elle est entrée en littérature par la poésie. En 2015 son roman Le dernier gardien d’Ellis Island obtient le Prix de Littérature de l’Union Européenne.

Les romans de Gaëlle Josse chroniqués sur le blog :